Les petites mains n’ont pas eu envie d’obéir aux ordres

©Photo – TheMoscowTimes

 

Interview : Libération, 6 décembre 2011
Spécialiste de la Russie, Marie Mendras analyse le semi-échec de Russie unie :

Par HÉLÈNE DESPIC-POPOVIC

Le parti au pouvoir, Russie unie, perd la majorité des deux tiers à la Chambre basse du Parlement, la Douma. Libération a demandé son analyse à Marie Mendras (1), chercheuse au CNRS et au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po.

Est-ce l’annonce d’un déclin ?

Russie unie perd 77 sièges. C’est le signe d’une crise réelle pour un parti au pouvoir qui a derrière lui les administrations et recourt à la fraude massive. Russie unie n’a pas perdu le Parlement, mais ne réussit plus à mobiliser les administrations, comme c’était le cas depuis douze ans. Il y a quelque 95 000 bureaux de vote en Russie. Pour les contrôler tous, il faut 2 millions de personnes. C’est là qu’on voit que la machine s’épuise. Probablement, un certain nombre d’acteurs locaux et de petites mains n’ont pas eu envie d’obéir aux ordres. C’est d’ailleurs plus difficile qu’il y a quatre ans, car la société civile et les mouvements d’opposition se sont beaucoup mobilisés. On a vu sur YouTube des centaines d’épisodes où des électeurs prenaient à partie les présidents de commission en découvrant que les urnes contenaient dès l’ouverture des bureaux de vote des bulletins remplis. Le pouvoir a donc rencontré une certaine résistance, qu’elle soit le fait de ceux qui ne veulent plus que la même équipe continue à diriger, ou de ceux qui veulent se conduire honnêtement. Il est plus facile de bourrer les urnes quand on va dans le sens du vent que lorsqu’on veut inverser la tendance.

Comment faire élire Poutine à la présidence en mars ?

C’est la question de ce lendemain de semi-défaite. Il y a deux possibilités. Soit ils font la politique de l’autruche et cherchent des boucs émissaires, comme des gouverneurs qui n’auraient pas fait leur travail, et alors plus le 4 mars se rapprochera, plus la tension montera. Soit Poutine et ses conseillers ont le courage de comprendre d’où vient leur difficulté à obtenir plus de voix alors qu’ils ont déjà éliminé l’opposition libérale et démocratique. S’ils sont lucides, Poutine pourra restaurer son image de président et se distancier de Russie unie, dont la liste était dirigée par Medvedev et non par lui. L’insatisfaction de beaucoup d’électeurs étant plus sociale que politique, Poutine ne fera pas de réformes de fond, pourtant indispensables, mais se lancera dans une politique plus sociale, dépensière, démagogique. Il n’a jamais dû affronter un second tour. La machine des fraudes, il ne peut pas faire sans, mais il essayera de rassurer les électeurs qui ont voté communiste.

Qu’est-ce qui change au Parlement ?

Les quatre mêmes partis entrent au Parlement : Russie unie, le Parti communiste, Russie juste et le parti d’extrême droite LDPR. Les spécialistes russes estiment que le LDPR est une annexe de Russie unie. Ensemble, ils auront près de 300 des 450 sièges. Russie juste est plus critique. Et le PC, longtemps servile, qui a fait 20% et jusqu’à 30% dans certaines circonscriptions, peut vouloir exister politiquement et faire pression. Le Parlement ne va pas devenir un lieu de contestation, mais sera quand même un lieu de discussion. Finalement, le système était moins verrouillé qu’on ne l’imaginait, et que Poutine lui-même ne l’imaginait.

(1) Auteure de «Russie, l’envers du pouvoir», éd. Odile Jacob, 2008.

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