Le grand écart entre Washington et Moscou : le difficile positionnement de la France dans la lutte contre Daech

Depuis les attentats du 13 novembre, la France occupe une position centrale dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Et pourtant, elle apparaît relativement marginale dans le débat américain sur le combat contre Daech. Vu de Washington, le président français s’impose difficilement dans le débat transatlantique sur la stratégie à suivre. C’est une situation étrange. François Hollande a été à la pointe de l’analyse sur la Syrie, pourfendeur de Bachar el-Assad, critique de la position du Kremlin dès mai 2012 et prêt à opérer des frappes aériennes à l’été 2013. Mais il n’a alors été suivi ni par le président américain ni par le Premier Ministre britannique, tous deux confrontés à des parlements opposés à une telle opération militaire. Contrarié, François Hollande a été découragé d’agir avec les alliés, tandis que le gouvernement français n’a point été convaincu par la « solution » trouvée par les Américains et les Russes de sauver la face en obligeant Assad à détruire ses armes chimiques. Il avait raison de le penser : les massacres n’ont pas cessé, Daech a pris racine, Assad a été renforcé.

Ce déséquilibre entre le fort engagement de la France dans la lutte contre le terrorisme islamiste et son faible leadership stratégique est réapparu clairement pendant le marathon diplomatique de François Hollande fin novembre 2015 : ses  rencontres avec des dirigeants européens et surtout, ses voyages éclair à Washington et à Moscou ont eu des résultats bien décevants. La visite à Washington a surtout permis à Barack Obama de réaffirmer qu’il avait lui-même pris l’initiative d’une « grande coalition de 65 pays » depuis déjà plus d’un an et qu’il attendait un engagement ferme de la France. A Moscou, la discussion avec Vladimir Poutine le 26 novembre a fini par donner le beau rôle au président russe, qui s’est proposé de « coordonner » les frappes avec la France, sans reprendre l’idée française de coalition que, la veille encore, il avait semblé vouloir approuver tout en soutenant le dictateur syrien. Face à ce maigre bilan, Obama ne pouvait que reprendre le leadership et renforcer la coalition of the willing.

Comment expliquer cette position insatisfaisante de la France, pourtant impliquée, volontariste et dotée d’une force de frappe qui crédibilise sa capacité d’agir ?

Avec Washington, le dialogue est soumis aux aléas de la politique intérieure américaine. Or, après la fusillade du 2 décembre à San Bernardino en Californie, les Américains se sont repliés sur ce drame national. Les révélations sur la trajectoire de radicalisation des deux terroristes et leur allégeance à Daech ont fait ressurgir le traumatisme du 11 septembre 2001 dans un contexte pourtant très différent, où la grande majorité de la population est opposée à une nouvelle guerre au Moyen-Orient et voit dans la fermeture des frontières et la protection du territoire national la solution aux problèmes. La question est traitée sous le seul angle du terrorisme et se traduit par la montée de la xénophobie au sein de l’opinion conservatrice, qui considère les musulmans et les immigrés comme des dangers.

Les frappes américaines en Syrie et Irak sont peu commentées. Parmi les candidats à l’investiture présidentielle, seule Hillary Clinton s’est prononcée sur ce sujet, avec compétence, en donnant une explication détaillée du problème mais sans proposer de solution novatrice. Dans un débat public dominé par Donald Trump et son appel à fermer les frontières aux musulmans, les analyses sérieuses ne se font plus entendre. Aux Etats-Unis, les deux sujets sont en quelque sorte dissociés : d’un côté, la grande politique internationale et le Moyen-Orient ; de l’autre, la sécurité du citoyen américain et son droit constitutionnel à s’armer et se défendre. Le sujet politique et sociologique de la radicalisation de citoyens et résidents américains n’est toujours pas discuté publiquement, contrairement à ce qui se passe en France. La politique américaine reste donc autocentrée, très marquée par le 11 septembre et les erreurs stratégiques qui ont suivi. La guerre en Irak est désormais vue comme le résultat d’une over-reaction dont on n’a pas encore tiré les leçons.

Enfin, la position de la France sur la Russie n’est pas comprise à Washington où l’on pense que la France doit avant tout renforcer son engagement militaire aux côtés des Etats-Unis. Le président Hollande a donc été critiqué pour avoir proposé une coalition à Vladimir Poutine, alors que celui-ci continue à soutenir inconditionnellement l’armée d’Assad. L’ambiguïté sur le sens du mot « coalition » a joué au détriment de la diplomatie française, qui a aussi montré ses hésitations, passant d’un registre à un autre selon que l’ennemi désigné était Daech ou la dictature syrienne.

Vladimir Poutine, lui, n’a jamais tergiversé. Il a toujours soutenu Assad, seul « pouvoir légitime », seul « garant de l’intégrité nationale » contre « tous les terroristes ». Le président russe dispose d’un atout important : il peut décider seul, sans aucun débat parlementaire ni discussion publique. Il peut donc aller plus loin encore dans l’engagement militaire et dans la propagande guerrière. Comment la France pourrait-elle amener le Kremlin à faire la différence entre les opposants de la première heure, qui dès le début de la répression contre le soulèvement populaire ont dénoncé les tueries du régime, et les islamistes de Daech ?

La France s’est trouvée par moments isolée, ce qui est dommage quand on connaît l’engagement politique et militaire français contre les violences terroristes. Elle gagnerait sans aucun doute à mieux inscrire son action dans une politique européenne, à expliquer sa position au sein de l’Alliance atlantique, et à ne donner aucun gage aux tenants français d’un souverainisme anti-américain, anti-européen, et pro-Kremlin. Le défi posé par les réfugiés du Moyen-Orient a idéologisé le débat, et encouragé le discours protectionniste et « identitaire ». Comme toujours, la politique étrangère nous renvoie à nos affaires intérieures.

Newsletter du CERI – 18 décembre 2015

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