En Russie, la victoire en fraudant !

Le 18 septembre, le Kremlin s’est de nouveau doté d’une assemblée législative aux ordres, grâce aux suffrages d’une minorité d’électeurs. Il est stupéfiant de lire les gros titres : « Victoire écrasante de Poutine aux législatives !, le parti poutinien largement en tête !, 54% pour Poutine ! , 76% pour Poutine ! » Comme si un scrutin en Russie se commentait à la légère, sans vérification, en reprenant les dépêches d’agences russes, ou en citant le président russe qui, en personne, annonce la victoire à peine une heure après la fermeture des derniers bureaux de vote, alors que seulement 7% des bulletins ont été dépouillés. La participation au scrutin est alors déjà fixée, d’abord à 49% puis à 47,8 %, alors qu’elle atteint en réalité à peine 40%.
La seule méthode qui permette de se rapprocher de la vérité est de compter les voix en millions, et non en pourcentages, détecter les anomalies et résultats aberrants, rassembler le plus de témoignages possibles, et en tirer des fourchettes plausibles de résultats. Selon les estimations d’observateurs et experts indépendants russes, sur 111 millions d’électeurs inscrits, au maximum 45 millions sont allés aux urnes, 65 millions se sont abstenus. Sur ces 45 millions de votants, moins de 20 millions ont voté pour le parti poutinien Russie unie  (officiellement, on annonce 28 millions) ; environ 20 millions ont voté pour les trois autres partis inféodés au Kremlin (le parti communiste, le parti populiste de Jirinovski, et Russie juste) ; 6 à 7 millions ont accordé leurs suffrages à d’autres partis qui ont échoué à passer la barre des 5%, et à quelques candidats au scrutin uninominal qui ne concouraient pas pour Russie unie. En effet, la Douma d’Etat est désormais élue pour moitié au scrutin uninominal et pour moitié au scrutin de liste.
Les quelque 20 millions qui ont vraiment voté pour Russie unie au scrutin de liste (et, le plus souvent, ont aussi voté pour le candidat du Kremlin au scrutin uninominal) ne forment donc qu’un petit cinquième de l’électorat. Dans un pays autoritaire et policier, où la campagne favorisait ouvertement les candidats adoubés par le pouvoir, et où le processus électoral est entaché de pressions et de fraudes, ne réussir à obtenir les suffrages que d’une minorité invite à réfléchir. Où est donc cette adhésion enthousiaste au poutinisme? Le fossé entre 85% d’opinions favorables au président dans les sondages, et environ 18% d’électeurs qui vont aux urnes et votent pour son parti, pose un problème.
Deux explications à cet apparent paradoxe. Premièrement, les instituts de sondage mesurent le « rating » de Poutine dans l’absolu, et non sa popularité en comparaison avec d’autres alternatives. En d’autres termes, on demande au Russe sélectionné pour l’échantillon : « approuvez-vous l’activité du président ? ». La question cachée est : « préférez-vous Poutine ou le néant ? ».
Deuxièmement, interrogés sur l’action du gouvernement et des administrations locales, la plupart des sondés se disent critiques. Ils expriment une forte inquiétude face aux incertitudes économiques et sociales. Ils craignent aussi que la Russie n’entre en guerre. Clairement, la majorité de la population est inquiète et insatisfaite, ce qui se reflète bien dans les résultats électoraux : abstention majoritaire, et soutien minoritaire au parti du pouvoir. Début septembre, le Centre Levada, seul Institut de sondages indépendant, a été fiché « agent de l’étranger » par le ministère de la Justice, sur dénonciation d’un comité anti-Maidan (dont le chef vient d’être élu député). Le Centre devra limiter ses activités ou fermer.
Avec le soutien d’une petite partie de l’électorat, Vladimir Poutine a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : une Douma qui vote comme un seul homme. Le parti poutinien s’octroie la part du lion, avec 105 sièges de plus qu’en 2011, 343 sur 450. Une majorité des trois quarts pour Russie unie, et le quasi unanimisme, puisque l’autre quart des députés suivra la marche, à l’exception de quelques-uns qui n’obéiront peut-être pas au doigt et à l’œil, quoique l’expérience de la Douma sortante ne les encourage pas à sortir du lot. Ilya Ponomarev, seul député qui ait osé voter contre l’annexion de la Crimée en mars 2014, a été déchu, privé de son immunité et s’est réfugié aux Etats-Unis.
La nouvelle assemblée est encore un peu plus grise que la précédente. Des bureaucrates et employés sans visage, inconnus du public, voteront le budget et les nouvelles lois répressives. Dans des enquêtes conduites pendant la très discrète campagne électorale, quasiment aucune des personnes interrogées dans des grandes villes ne connaissait le nom du candidat pour sa circonscription. Enfin, parmi les parlementaires russes, siègeront quatre élus de la Crimée annexée, ce qui jette un discrédit sur la Douma dans son ensemble, puisque l’annexion contrevient au droit international.
Les 400 observateurs de l’OSCE et les volontaires russes ont pu sérieusement observer au mieux quelques milliers de bureaux de vote sur un total de 94429. De plus, ils devaient prévenir de leur passage, et les observateurs russes n’avaient pas le droit d’observer plusieurs bureaux, mais un seul. Or, la comparaison entre plusieurs bureaux d’une même circonscription donne la clef de la fraude quand les écarts sont trop grands. A l’inverse, à Saratov, la suspicion vient d’un pourcentage pour Russie unie de 62,2%, identique dans une soixantaine de bureaux de vote.
De plus, la plupart des observateurs n’ont pas été autorisés à suivre le comptage jusqu’au bout, c’est-à-dire l’envoi du procès-verbal à la commission territoriale chargée de rentrer les données dans l’ordinateur, moment stratégique et gardé secret. Plus important encore, le jour du scrutin, tout est déjà en partie joué, puisque des millions de suffrages sont recueillis en anticipation, ou préparés d’avance dans des régions où aucun observateur indépendant ne peut aller.
La méthode de fraude la plus facile à démontrer est celle du « régime électoral d’exception », terme utilisé par les chercheurs russes. Une vingtaine de provinces, sur les 85 que compte formellement la fédération de Russie (Crimée et Sébastopol inclus) ont été affublées de résultats exceptionnels. Par exemple, la Tchétchénie ne déroge pas à l’habitude, avec 96% de participation et plus de 90% pour Russie unie. De même au Tatarstan et dans la petite république de Touva à la frontière de Mongolie, avec des taux de participation et scores pour Russie unie presque deux fois plus élevés que la moyenne. Quelques provinces de Sibérie aussi aident à fabriquer les millions de suffrages nécessaires pour assurer la « victoire » de Russie unie, notamment les régions de Kemerovo et Tioumen. L’anomalie réside dans la comparaison avec les circonscriptions où la participation reste en-dessous de la moyenne et qui donnent un résultat pour Russie unie inférieur à la moyenne nationale.
Ainsi, l’objectif fixé par le Kremlin est obtenu principalement grâce aux manipulations et au « régime d’exception ». Mais pour obtenir plus qu’une majorité constitutionnelle des deux tiers, pour obtenir la « totale majorité » pour reprendre le terme de mes collègues russes, il faut aussi disqualifier, avant et pendant le vote, les partis et personnalités de l’opposition véritable (hors des trois partis loyalistes qui siègent à la Douma depuis des années). Certes, le parti historique Iabloko, social-démocrate, a fait une mauvaise campagne, Cependant, il est fort probable que ses résultats aient été revus à la baisse, car Iabloko a vivement critiqué l’annexion de la Crimée et le conflit au Donbass. Parnas, le parti de Boris Nemtsov, assassiné le 27 février 2015, n’a pas pu se faire entendre. La tête de liste, l’ancien Premier ministre Mikhail Kassianov a été trainé dans la boue dans un programme télévisé et de nombreux candidats n’ont pas été autorisés à concourir ; l’opposant Alexei Navalny est en liberté surveillée, et inéligible, son frère purge une peine de prison. Ce juriste, dont la Fondation pour la lutte contre la corruption dévoile de nombreux scandales, a obtenu près d’un tiers des voix (27% selon les autorités) à l’élection du maire de Moscou en septembre 2013. Il était donc urgent de l’écarter. Pour Vladimir Poutine, l’enjeu est la présidentielle de 2018, qu’il veut remporter sans se frotter à aucun concurrent crédible.
La grande différence entre décembre 2011 et septembre 2016 est le sombre silence qui suit le vote. En 2011, des centaines de milliers de citoyens manifestaient à Moscou, Saint-Pétersbourg, Vladivostok, Novossibirsk, et d’autres grandes villes. Des millions de personnes échangeaient sur les réseaux sociaux pour dénoncer « le parti des escrocs et des voleurs », Russie unie. Aujourd’hui, l’Internet s’agite, mais personne ne sort dans la rue pour revendiquer. Pourquoi ? Il est interdit de se rassembler, trois individus qui discutent à un coin de rue peuvent se retrouver au poste pour « rassemblement non autorisé ». Il est risqué de dire haut et fort que le régime est corrompu, le harcèlement peut aller très loin. Il est quasiment impossible de gagner un procès contre l’administration pour fraude ou harcèlement. Et surtout, les Russes sont abattus et découragés. Depuis la grande contestation populaire de 2011-2012, le peuple se tait et les opposants s’exilent ou combattent seuls.
Le silence donne-t-il les mains libres au Kremlin pour mener la Russie à leur guise à l’avenir, ou bien exprime-t-il une profonde frustration, un détachement de la vie publique comme de la vie économique qui bloquera toute reprise? Les Russes n’ont plus de motivation pour s’impliquer dans des projets, innover, créer, produire. Ils se replient et se protègent contre les aléas d’un futur qu’ils ne choisissent pas.

 

Le Monde, 29 septembre 2016

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